Des collégiens en stage dans l’armée : retour sur un fiasco

Tribune de  Sébastien Ledoux / Enseignant et chercheur

Les collégiens au 121e régiment.Image extraite du reportage France 3 Paris

Le stage en immersion à la caserne de Monthléry s’est révélé une expérimentation hasardeuse et à l’idéologie dangereuse.

Cela s’est passé durant la semaine du 2 au 6 mai, dans la caserne militaire du 121e régiment de Montlhéry. Dix collégiens venus de l’établissement de réinsertion scolaire (ERS) de Nanterre ont été aux ordres de l’armée pendant une semaine. Ce stage en immersion était présenté par l’inspecteur d’académie des Hauts-de-Seine comme une « expérimentation de coopération entre l’Education nationale et la Défense ».

Etaient concernés des élèves exclus définitivement de leur établissement au moins une fois, et pour lesquels l’Education nationale espérait, semble-t-il, qu’une telle expérience leur apprendrait à marcher « au pas cadencé » (formule extraite d’un document de l’inspection d’académie pour ce stage), en entonnant La Marseillaise comme un seul homme à la levée du drapeau tricolore tous les matins.

Car le principe d’une immersion a été respecté à la lettre : uniforme pour tout le monde, y compris pour le personnel présent sur le terrain (dont une psychologue scolaire ! ), réveil à 5h30 du matin, garde-à-vous, hymne national, travaux d’intérêt général, apprentissage du code du soldat, parcours d’obstacles, marche à pied…

Des sorties ont aussi été organisées, notamment la visite du musée de l’Armée aux Invalides et le ravivage de la flamme du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe. L’opération de com tourne au cauchemar pour les autorités. Non, ce n’est pas un mauvais rêve. Nous sommes en France et cela se passe en 2011. On imagine la suite.

Ce fut une semaine émaillée d’incidents, d’altercations entre les élèves eux-mêmes, entre les élèves et les gradés. Insultes, coups, menaces. « C’était très difficilement gérable », reconnait même un gradé dans Le Parisien. Ainsi, la cérémonie du ravivage de la flamme sous l’Arc de Triomphe a été suivie seulement par trois élèves, les huit autres en ont été exclus, les gradés et le personnel de l’Education nationale craignant un incident… Dès le deuxième jour de stage, une journaliste de télévision qui devait tourner un reportage toute la semaine sur cette expérience s’est vue refuser la possibilité de rentrer dans la caserne.

Un tel fiasco n’avait apparemment pas été prévu ni par l’armée, ni par l’Education nationale qui avaient donné au départ l’autorisation de filmer largement pour mettre ainsi en avant un projet académique innovant. La journaliste n’a pu revenir que le vendredi, et les élèves ont alors toujours été « accompagnés » lors de leur interview ce jour-là.

Absence de réflexion et sirènes idéologiques inquiétantes

Cette « expérimentation » consternante réalisée par des fonctionnaires de l’école républicaine nous dit plusieurs choses. D’abord, l’absence de réflexion de certains responsables de l’Education nationale s’agissant des problématiques concernant les élèves en voie de déscolarisation. Au point de se bercer de douces illusions, espérant qu’un tel cadre proposé redonnerait, comme par magie, aux adolescents concernés le goût de l’effort et le sens de la discipline. Ensuite, derrière cette naïveté qui révèle un vide conceptuel sur les notions d’apprentissage et de politiques éducatives, pointent des sirènes idéologiques particulièrement inquiétantes.

Ce stage en immersion dans une caserne militaire marque la volonté de faire adhérer spécifiquement ces élèves à la nation française dont l’armée serait le dépositaire, et dont eux, issus de l’immigration, seraient dépourvus. Le parcours chaotique de la semaine de stage révélerait alors immanquablement le caractère définitivement inassimilable de ces catégories de population « pas comme nous », et qui ne « nous » veulent pas.

Les sites d’extrême droite réjouis par l’échec de l’opération

De multiples sites d’extrême droite (Fdesouche.com, Defrancisation.com entre autres) et le Front national lui-même (sur le site de la Fédération départementale de l’Essonne) ne s’y sont pas trompés en reprenant immédiatement l’article du Parisien (6 mai) qui évoquait ce stage, comme nouvelle preuve du bien fondé de leur position. Le titre « Réinsertion de la racaille : échec total » du site Françaisdefrance apparait comme un condensé de ces points de vue.

Cet événement nous montre également que les discours entendus sur les immigrés, les « jeunes des cités » et sur l’identité nationale depuis plusieurs années au sein même du pouvoir ont des effets concrets sur des politiques publiques que mènent certains agents de l’Etat sur le terrain. Les dépositaires de cet ordre du discours ne sont pas seulement des responsables académiques censés répondre aux attentes du pouvoir pour traiter ces exclus du système scolaire.

Le fait que différents agents de l’Education nationale se soient pris au « jeu » en enfilant un uniforme pendant toute la semaine face à leurs élèves n’est pas l’élément le moins troublant de cette confusion des genres.

Des réminiscences du colonialisme à la française

Les héritages de la France coloniale résident aussi dans cette intention partagée de confier ces jeunes, rebelles à l’autorité, par des soldats. Le revêtement de l’uniforme, on l’a dit, mais également les marches à pied, la mise au garde à vous, le réveil matinal, tout cela participe d’une volonté de domestiquer ces « corps-frontières », comme le définit la sociologue Nacira Guénif-Souilamas, que l’on enferme.

L’exercice de coercition n’a pu aller à terme, les soldats ne pouvant appliquer les sanctions habituelles, et en premier lieu, les séries de pompes… Mais nous sommes bien là face à une catégorisation ethno-raciale mis en œuvre dans le fonctionnement ordinaire d’un organisme public.

Ce référent ethno-racial, implicite au sein de l’Education nationale – explicite sur les sites d’extrême droite précités –, est mobilisé par ses agents pour naturaliser leurs difficultés professionnelles. Un tel stage aboutissant à un échec permet d’ailleurs de justifier le discours déculpabilisant mettant en avant le fait qu’il n’y a rien à faire avec « eux ».

Même en situation d’échec, ces jeunes sont confiés à l’école

Pour finir, envoyer ces collégiens vivre une semaine « à la dure » dans une caserne, revient à les engager eux-mêmes dans un processus de désinstitutionalisation dont ils n’ont évidemment pas besoin. Quelles que soient les fautes commises qui leur ont valu une ou plusieurs exclusions de leur établissement scolaire, ils restent des élèves dont l’institution scolaire a encore la charge.

L’école renonce à sa mission dès lors qu’elle décide – même provisoirement – de ne plus s’adresser à l’enfant comme élève, mais comme personne portant un uniforme militaire et enfermé dans une caserne. L’organisation d’un tel stage participe du processus de disqualification dont ces élèves sont l’objet dans notre société, processus dont l’Education Nationale apparait aussi comme l’un des principaux acteurs.

Rue 89

Voir aussi : Rubrique Société, Jeunesse

Une réflexion au sujet de « Des collégiens en stage dans l’armée : retour sur un fiasco »

  1. Le stage qui s’est déroulé du 2 au 6 mai dans la caserne militaire de Montlhéry (Essonne) concernant dix collégiens de l’ERS de Nanterre a abouti à un véritable fiasco que la Défense et l’Education nationale ont évité d’ébruiter. Un collégien exclu, sept d’entre eux interdits de participer à la cérémonie du ravivage de la flamme sous l’arc de triomphe par crainte d’un incident, une semaine émaillée d’insultes, d’altercations entre les élèves, et entre eux et les gradés du régiment peu préparés à accueillir ce type de stage.

    Résultant d’une politique de partenariat entre l’Education Nationale et le ministère de la Défense qui se renforce depuis la suppression du service national en 1997, celle ci trouve un nouveau terrain d’application en 2010 dans le cadre du dispositif des ERS (nés des Etats Généraux de la sécurité à l’école) destiné à des jeunes en très grande difficulté.

    Dans une totale dérèglementation ces établissements sont une soupape de sécurité pour une institution démissionnaire face à ce type de public. Lieux de relégation pour les élèves les plus difficiles, ces établissements alimentent par une logique méritocratique les « internats d’excellence » dans lesquels le ministère dilapide ses fonds pour entretenir une vitrine, aux dépens de l’éducation prioritaire.

    Par cette inflation « méritocratique » couplée à une politique sécuritaire, l’Education nationale se fait complice de politiques discriminatoires qui ne produisent que la confusion. Ces dispositifs posent par ailleurs avec acuité la question de la responsabilité des agents de ce service public qui voient leur éthique professionnelle en contradiction avec ces politiques publiques qu’ils doivent appliquer.

    Nous demandons l’abandon immédiat de cette politique, aussi dangereuse qu’inefficace, qui détourne l’école républicaine de ses valeurs et de ses missions, et fragmente davantage le territoire national.

    Nous exigeons donc :

    - l’arrêt du partenariat Education nationale/Défense
    - la suppression des ERS

    ———————–
    Laurence De Cock, professeure d’histoire-géographie au lycée de Nanterre, chercheure en sciences de l’éducation (Lyon 2)
    Sébastien Ledoux, professeur d’histoire-géographie, Académie de Paris, chercheur en Histoire (Paris 1)
    ————————

    Pour signer : http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2011N10350

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